Capitaine François

ENFIN, DES BRAVES GENS!

rpJe repartis donc et allai quitter le village lorsque j’entendis qu’on m’appelait: c’était l’institutrice, Raymonde Peyron, qui ayant entendu la conversation, me dit qu’elle avait honte pour son voisin et me donna du lait chaud: elle entama même un jambon pour m’en donner un morceau à emporter et me fit cadeau d’une bouteille d’alcool rhumé apporté par son mari qui était membre d’un réseau F.T.P.; elle me guida ensuite jusqu’au départ du chemin de la Croix et m’indiqua la route à suivre pour rejoindre, de l’autre côté de la Roudoule, au Villars-la-Croix, la maison du médecin général Martin, militaire à la retraite, qui, elle en était sûre, pourrait me soigner et m’héberger le temps nécessaire.

c3

J’espérais seulement que le pont suspendu qui enjambait les gorges ne serait pas gardé. Il ne l’était pas et j’arrivai vers minuit chez ce médecin qui me reçut à bras ouverts, examina mes blessures, pansa les plaies apparentes et mit sa maison à ma disposition, bref me redonna courage. Je profitai de son offre et partis me coucher, mais au petit matin, je filai en douce car je ne voulais pas qu’il eût le moindre ennui à cause de moi.

 

pontsuspenduJe redescendis dans la vallée, repassai en sens inverse le pont suspendu et allai à Léouvé chez Denis Fournier, qui avait hébergé Cabot et connaissait déjà la triste nouvelle: je lui racontai la suite à mi-voix; de son côté, il m’apprit que les trois gars qui m’avaient abandonné au moment des explosions avaient été aperçu dans les environs. Il m’indiqua le chemin qu’ils avaient pris et je partis à leur recherche; je les trouvai, en milieu de journée, dans une grange de la Mayola où ils étaient allés dans l’espoir que Salvatico, le berger du plateau de Dina, leur donnerait quelque chose à manger; ils étaient tranquillement en train de bavarder et mon apparition leur causa une grande frayeur car ils pensaient que j’avais été tué, comme Cabot, par les explosions qu’ils attribuaient d’ailleurs à des grenades lancées par les Boches. J’avais, tout le long du chemin, pensé à ce que je leur dirai quand je les aurai trouvés, mais le seul reproche que je pouvais leur faire était d’avoir eu la trouille: je leur en fis honte et leur dis combien il était important, au combat, de pouvoir compter sur ses camarades surtout lorsqu’on était blessé.salvadina

Là dessus nous avons organisé un méchoui avec un mouton que nous avait procuré Salvatico (je lui donnai 150 francs) et que je tuai; le mouton tué, nous le fîmes rôtir devant le feu, enfilé sur une branche de mélèze, et arrosé sans arrêt d’un peu d’eau salée que nous passions avec la queue du mouton au bout d’une baguette de noisetier; malgré l’absence de vin et de fourchettes, ce fut un inoubliable festin.
J’en profitai pour remonter le moral de mes jeunes qui se demandaient quand finirait, pour eux, cette vie de hors-la-Loi: je leur rappelai la promesse qui m’avait été faite, que l’été 1944 verrait la fin de l’épreuve pour la France occupée.
C’étaient de braves gosses et ils étaient à nouveau prêts maintenant à reprendre le combat. Salvatico avait prévenu nos amis dans la vallée que j’étais sain et sauf et nous sommes restés chez lui les deux jours suivants où les restes de mouton furent mis à toutes les sauces, parfois agrémentés de haricots blancs ou de pommes de terre.


dscn3317

La nuit, le froid nous engourdissait encore car il n’y avait pas beaucoup de paille dans la bergerie que nous partagions avec une centaine de moutons, séparés d’eux seulement par une barrière de bois; nous étions envahis par leur odeur et par leurs bêlements, ils s’agitaient tout le nuit, entrechoquaient leurs cornes, les femelles mettaient bas, un beau vacarme au milieu duquel il nous fallait arriver à dormir car les prochaines journées pouvaient être pleines de mauvaises surprises.
Les chiens, qui nous gardaient avec le troupeau, aboyaient aussi sans arrêt, contre les bêtes qui tentaient de s’attaquer aux moutons, les renards, les belettes…
Nous avions un tour de garde que nous passions à écouter, la nuit, les bruits des vallées environnantes; dans la journée, nous faisions des reconnaissances pour déceler un éventuel encerclement et explorer les sentiers de repli. Je comptais quand même que nos amis d’en bas, au courant de notre situation, nous préviendraient en cas d’alerte. Il fallait aussi penser à reprendre nos activités.
J’envisageai de me rendre de l’autre côté du Var, vers Entrevaux, chez les frères Fagès qui m’avaient offert l’asile dans leur propriété quelques semaines auparavant. J’y avais même fait un essai de transmission radio, mais la haute chaîne de montagne qui dominait l’endroit au Sud ne laissait passer aucune émission et j’avais dû y renoncer. Pour se réfugier, par contre, c’était l’idéal: l’accès à la propriété était très difficile, les bois tout proches offraient de bons refuges et, de plus, on pouvait de là-bas surveiller la route Nice-Digne et déceler toute activité anormale.
Je décidai donc de quitter le plateau de Dina (nous étions le 10 mai) et conseillai à mes jeunes d’en faire autant: bien m’en prit d’ailleurs car, le lendemain de notre départ, la bergerie de Salvatico; fut fouillée, puis incendiée.

Une fois de plus, j’avais été trahi. La police était venu perquisitionner dans ma chambre à Puget-Théniers, mais elle ne trouva pas grand chose à se mettre sous la dent, si ce n’est ma veste en peaux de lapins qu’on aperçut ensuite à diverses reprises à Nice, sur les épaules de l’un des Inspecteurs de police venus perquisitionner.
Je me rendis à Entrevaux. Je passai quelques jours chez les frères Fagès à poursuivre ma convalescence: c’étaient des purs qui se dépensaient sans compter pour la bonne cause: je les revois encore, dans leur cuisine, en train de moudre du blé mêlé d’orge, dans une sorte de grand moulin à café, pour donner à leur bouillon de betterave un peu plus de consistance.
Nous mangions des escargots, mais le sel manquait et c’était plutôt dur à avaler: heureusement, je savais braconner et en quelques jours je réussis à prendre trois beaux lièvres au collet qui furent les bienvenus sur notre table.
Je reprenais tout doucement l’entraînement physique et les contacts avec la Résistance: la mort de Cabot et la perte de notre matériel radio me privaient des liaisons avec Alger, mais je réussis à envoyer des émissaires à l’Etat-Major Résistance Régional qui venait de s’installer à la maison forestière de Ratery, à l’Est de Colmars-les-Alpes, sur la route du Col de Champs. Le « Commandant Sapin », qui le dirigeait, me fit savoir qu’il était heureux de me savoir vivant et qu’il comptait que je reprendrais bientôt du service; ça ne traîna pas: très vite, on me demanda de rejoindre le maquis qui fonctionnait là-bas entre Colmars et le lac d’Allos; sous les ordres d’un ancien élève de Sapin à Saint-Cyr, qui se faisait appeler Bertrand.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s