Chronique littéraire.

A l’occasion du centenaire de l’armistice, Gérard Tridéra nous offre un texte aux saveurs mémorielles  dramatiques tout en laissant courir ses souvenirs. Merci !

rouge

 

Mon père était rouge et ça faisait le désespoir de mère. Elle n’avait qu’un mari, elle ne pouvait pas en changer, même s’il était rouge. Elle n’avait qu’un mari qu’elle aimait, qu’elle adorait, qu’elle vénérait. Elle ne voulait pas en changer même s’il était rouge.

Je n’ai pas grimpé très haut dans le chêne de la vie, je suis facteur, mais tout ce que j’ai pu faire de bien dans cette vie, je le dois à cette honte de la famille : mon père ROUGE !

cocoBeaucoup ignorent ce que signifiait cette couleur en 1905, l’année de ma naissance. Simplement, mon père était communiste. L’horreur dans un petit village qui voyait toute la moitié féminine de sa population se retrouver à l’église à chaque office et dont l’autre moitié votait pour  les conservateurs, pas par conviction mais par tradition. Les communistes alors étaient pires que les romanichels : voleurs, menteurs, violents, athées, violeurs …

Je n’ai jamais su d’où venait cette conviction de mon père, lui qui n’était qu’amour, douceur et fraternité. C’est peut-être justement la raison, cet immense espoir mondial que le communisme allait réunir tous les peuples dans un grand élan et que la guerre ne serait plus possible quand ils verraient que l’on n’est pas si différents.

Rouge, c’était aussi la couleur de l’encre dont notre instituteur remplissait mes cahiers, à grands traits coléreux. J’en avais honte, bien sûr, mais jamais mon père ne m’a puni de mes mauvais résultats même si je voyais bien qu’il en était désespéré.

encre

Rouge c’était surtout la couleur de mes fesses car ma mère était beaucoup moins tolérante quant à mes résultats désastreux. Je faisais des efforts, pourtant, mais rien à faire pour retenir les récitations, les tables ou les noms en oux … Si j’ai quand même eu mon certif, c’est grâce à ce mélange de mon père qui me réexpliquait patiemment  après son travail, ce que je n’avais pas compris et de ma mère qui me tannait le cuir, sans violence, juste parce que c’est comme ça que ça rentre …

soldatRouge, bien sûr, ce fut la couleur de la guerre. En 14, la mobilisation a laissé mes parents atterrés. La rumeur nous avait appris la nouvelle, bien avant le tocsin et l’affiche collée par le garde champêtre, mais mon père est allé voir quand même, la mine défaite, alors que tout autour de lui ce n’était que cris de joie pour ceux qui allaient partir et massacres avinés de marseillaises pour les anciens bien contents quand même de ne pas y retourner.

Ils sont partis, en chantant bien sûr, les petits pioupious, cinq kilomètres à pied jusqu’à la ville, il n’y avait pas de quoi effrayer les jeunes, ils allaient revenir dans quinze jours, un mois tout au plus, après avoir bouffé les boches, les avoir hachés menu …Mon père avait chanté comme les autres, bien obligé sinon ils l’auraient écorché vif et il aurait eu l’honneur d’être le premier mort de la grande boucherie.

Les chants moururent peu à peu au long du chemin. Le silence est revenu. Les femmes qui leur avaient fait une haie d’honneur et d’amour ont tout à coup réalisé que plus rien ne serait comme avant : plus de mari, plus de père, plus de frère … donc plus de paie à la fin de la semaine ! Les jardins, les bêtes, les chevaux … Tout devenait compliqué.

 

 

Dès la semaine suivante, ma mère a pris une place de son mari à l’usine. Chaque matin c’étaient maintenant les femmes que l’on voyait partir, certaines sur le vélo de leur homme, les jupes rassemblées sur le cadre, sans pudeur maintenant qu’elles étaient entre elles. Les plus grands des enfants prenaient les plus petits en charge sous le regard attentif des grand-mères et tant pis pour l’école ! Ma mère rentrait épuisée et jetait à peine un regard sur mes devoirs. Malheureusement pour moi, heureusement pour mon avenir, ma grande sœur Hélène ne me lâchait pas. Nous allions à l’école un jour sur deux, privilégiés, car beaucoup apprenaient la vie dans les champs ou dans les ateliers.

lettreLes jours sont devenus des semaines puis des mois … La victoire se laissait désirer … Et puis, et puis, les gendarmes sont venus … Le premier mort a bouleversé le village. Ce n’était que le début … L’angoisse nous gagnait aussi, nous qui aurions aimé ne penser qu’à jouer, mais voir nos mamans pleurer en silence, le soir, faisait fondre même les plus endurcis.

L’année 1915 a été interminable. Quelques lettres sont arrivées, les gendarmes sont revenus avec leurs mauvaises nouvelles … Maman ne nous a pas lu les quelques mots que son mari avait réussi à lui envoyer. Juste elle nous a dit qu’il allait bien et qu’il fallait croire que tout allait finir bientôt. C’était aussi ce que nous répétait la maîtresse, la revanche, l’Alsace-Lorraine, le sacrifice des soldats pour la patrie … Dans la cour on jouait aux poilus qui massacraient les boches …

Rouge ça a été aussi la couleur de la croix sur le courrier apporté par le garde-champêtre. Quand elle est rentrée ma mère nous l’a lue : juste quelques lignes indiquant que mon père était à l’hôpital mais il n’y avait rien sur sa blessure. Il y avait quand même l’adresse et ma mère a pu envoyer des colis jusqu’à ce qu’il nous revienne, en septembre.

Je n’étais pas à l’école ce jour-là, je lisais en surveillant ma petite sœur qui jouait dans la cour. Il a franchi le portail mais je suis resté bête parce que je l’attendais en soldat et pas avec le costume du dimanche dans lequel je l’avais vu partir. Il a soulevé ma petite sœur avec son bras droit et là j’ai vu que sa manche gauche était à moitié vide. Je lui ai sauté au cou et il nous a couverts de bisous en riant. En entrant dans la cuisine, il a cherché du vin mais bien sûr il n’y en avait pas. Il a bu un grand coup à la pompe dehors et il est parti en chercher. Il est revenu peu après accompagné de ma grande sœur qui venait de sortir de l’école. Il s’est installé dans la cuisine et s’est servi deux grands verres de vin coup sur coup.

Quand ma mère est rentrée ce fut une fête comme le 14 juillet dans nos têtes. Le repas vite expédié ils sont allés dans la chambre, laissant à Hélène le soin de s’occuper du coucher.

Le lendemain mon père et ma mère partaient ensemble à l’usine.

obusPapa a toujours refusé de parler des tranchées, juste un peu de l’hôpital, de la rééducation, de la convalescence …Un éclat d’obus avait coupé en deux le fusil et le bras. Dans son malheur, il avait eu la chance d’être ouvrier qualifié et comme on en manquait autant que de soldats on le renvoyait vers son usine qui fabriquait maintenant des obus. Il a toujours refusé aussi de porter sa prothèse en dehors de son atelier. Il est vrai qu’elle sentait très mauvais, sans doute le cuir mal tanné. Je le sais parce que je n’ai pu m’empêcher de l’examiner en cachette.

Ma mère et mon père ont organisé leurs horaires à l’usine. Lui embauchait à 6h ce qui lui permettait de me faire faire mes devoirs à son retour, il y tenait beaucoup. Hélène s’occupait de préparer les repas avec l’aide de maman quand elle arrivait. Avec deux paies nous n’aurions pas dû nous plaindre, même si celle de ma mère était dérisoire. Mais qu’acheter alors que tout manquait, les épiceries vides. Heureusement, le jardin, les poules, les lapins assuraient notre ordinaire.

vinBien avant le dîner papa commençait à boire. Après, il s’installait devant la porte avec son litre et sa pipe. Lui qui n’avait jamais fumé s’était sculpté une pipe dans la tranchée. Il ne se plaignait jamais, au contraire, remerciant sa blessure de lui avoir évité la mort. Tellement étaient tombés devant ses yeux. Il nous avait à peine montré sa Croix de Guerre qu’il s’est empressé de ranger dans un tiroir. Juste il avait perdu sa joie de vivre. Il buvait un peu trop, pas jusqu’à rouler par terre comme tant d’autres, mais ma mère rentrait sa colère presque tous les soirs.

Souvent je me suis assis à son côté, quand il était encore assez lucide, pour en savoir plus. A la récré on disait qu’ils mangeaient les morts, qu’ils se battaient au couteau avec les boches, qu’ils ciraient les bottes des chefs même dans la boue … Il ne m’a jamais rien dit : « Tu n’as pas besoin de connaître ces horreurs, redis-moi plutôt ta récitation ». Je me sauvais en courant.

Ma tante Lucienne est arrivée au début de l’année 1917. Son mari, le frère de ma mère, venait de mourir, là-bas, dans cette tempête dont on ne voyait plus la fin. Nous avons tous pleuré beaucoup et mon père l’a serrée très fort dans ses bras. Mais, comment la consoler … Elle s’est installée avec nous. Ma sœur lui a donné sa chambre, j’ai partagé de nouveau le lit avec la petite. Avec ma tante à la maison, Hélène a pu prendre une place dans la boulangerie du village.

De temps à autre arrivaient des permissionnaires pour quelques jours. C’est l’un d’eux qui redonna la parole à mon père. Il est arrivé un dimanche après le repas de midi, un camarade de tranchée. Les deux hommes se sont tombés dans les bras. Papa a retrouvé un semblant de sourire. Ils se sont installés devant la porte. Maman leur a apporté de l’eau puis les a laissés tranquilles, sentant, comme nous, qu’elle n’avait pas sa place à leur côté. Ils sont vite passés au vin. Nous entendions des éclats de voix, des rires, mais pendant le repas on a parlé de tout, pas des tranchées.

Après la vaisselle, ils sont retournés dehors sur le banc et nous sommes allés au lit. Comme il m’était impossible de dormir, je me suis levé sans réveiller mes sœurs qui dormaient déjà, j’ai enjambé la fenêtre et je me suis assis au coin de la maison, dans l’herbe.

« … quand on a touché le capitaine Mandin. Tu sais comme moi que sa réputation était arrivée avant lui. Je ne sais plus si c’est sept ou neuf qu’il a fait fusiller … neuf, c’est ça. Ta section était à l’arrière quand on a reçu l’ordre de rejoindre la tranchée de première ligne. Il était là, hurlant sans arrêt sur les lieutenants, donnant des coups de cravache aux hommes qui faisaient la gueule … Au petit matin le bombardement de nos artilleurs a réveillé ceux qui somnolaient. Il a ressurgi alors, toujours criant sur tout et sur rien, menaçant les soldats qui traînaient un peu la patte. Le silence est revenu. Je crois bien qu’à ce moment on a entendu des blessés allemands qui geignaient. Le coup de sifflet et le coup de gueule de Mandin ont lancé la première ligne. Il est parti avec eux, sa cravache en l’air comme un sabre. Cinq minutes après ça a été notre tour. Vu comme ils nous ont accueillis, les allemands n’avaient pas beaucoup souffert de nos obus. Leurs fusils et leurs machines à coudre nous ont taillés en morceaux. J’ai sauté dans le premier trou d’obus venu. Le capitaine était là, un pied en moins, couvert de boue, paupières baissées. Il s’était fait un semblant de garrot avec son ceinturon, le jambonneau de l’étui du révolver pendait entre les jambes. Je l’ai vu mort. J’ai failli hurler de joie mais il a ouvert un œil :

– Retournes-y, espèce de lâche ! Je te jure que si tu n’y vas pas tout de suite, je te ferai fusiller ! Bougre de salaud !

J’ai armé mon fusil et je l’ai tourné vers lui. Sûr que j’allais le tuer et plutôt deux fois qu’une ! Moi qui n’avais même pas tué un allemand ! Il a débouclé la sacoche de son revolver et s’est redressé avec son pied valide pour le sortir. Il n’en a pas eu le temps. Sa tête avait dépassé le bord du trou et il s’est pris une balle.

Je suis resté hébété, vidé de ma colère. Et puis j’ai entendu la vague suivante qui montait à l’assaut. Je les ai laissés passer, je l’ai chargé sur mon dos et, à quatre pattes, je suis retourné vers nos lignes. Ça m’a sauvé la vie, j’ai senti le choc de plusieurs balles qui lui labouraient le dos. Quand je suis arrivé à la tranchée, des gars nous ont fait basculer en tas dans le boyau. L’un deux a examiné le capitaine :

« T’as fait ça pour rien mon petit père, il est mort. »

croixUn lieutenant est venu aux nouvelles. Je lui ai simplement dit que j’avais essayé de le sauver. Il a sorti un petit carnet sur lequel il a griffonné quelque chose, sans dire un mot.

Quelques jours plus tard, j’avais ma Croix de guerre ! Tu vois, pas de quoi être fier. Je ne l’ai jamais portée et … »

Je les ai laissés à leurs souvenirs et je suis retourné me coucher.

Est-ce que mon père était un lâche ou un héros ? Je n’ai jamais eu de réponse à cette question et depuis bien longtemps je ne me la pose plus. Je l’ai aimé aussi fort que j’ai pu et il me l’a bien rendu.

En juin 1918 j’ai eu mon certificat d’études. En juillet mon père a réussi à me faire entre aux P.T.T. comme facteur-enfant au bureau de poste en ville. Je portais les télégrammes. Bien plus tard j’ai pu passer le concours de facteur surnuméraire. Et voilà.

Papa n’a pas vu la fin de la guerre. En août un obus a explosé dans son atelier. Il a été pulvérisé sans avoir eu le temps de réaliser qu’il avait survécu aux obus allemands et qu’il était tué par un obus français !

J’ai conservé précieusement sa Croix de guerre dans le tiroir de ma table de nuit, cette médaille de bronze avec son ruban … vert !

 

Juillet 2018 par Monsieur Gérard TRIDERA