La chronique de Marcel Brignoni

LOULOU AURAIT 100 ANS.

Le petit , tout endimanché, traversait la pièce en courant. Marcel, interloqué, lui fit cette réflexion.

bonne

“oh pitchoun qu’est ce qui t’arrive ? “

“Vé Marcel, je vais fêter l’anniversaire de mon grand-père. Il y a toute la famille”

 

Marcel regarda le petit d’un œil inquiet. sachant que Loulou était parti en 1984, il demanda au petit de quel anniversaire il parlait. Il ne sut, pour une fois, aborder le sujet de face avec ce jeune homme de 14 ans, aux poils naissants, à l’allure d’un gars d’ici, un peu rustre mais à la finesse d’esprit en constant développement. Pourtant la curiosité prit le dessus.

 

“Dis moi, ton grand père, il est où ? Parce que là, il y a quelque chose qui m’échappe”

“Mon grand père, Marcel, il est au cimetière avec Josette depuis 30 ans déjà. Mais là, c’est son anniversaire !”

 

Et dans un grand éclat de voix, il osa

“Loulou a cent ans !”

 

gitanesMarcel ne sut que dire. Loulou, il l’avait connu à Puget, lorsque la voiture tombait en panne, au garage. Il suffisait de connaître le garage et le tabac pour trouver Louis. La Gitane au bec, le sourire en bandoulière, il était toujours prêt à rendre service. Marcel était certain que le petit n’avait jamais connu le vieux mais il fut intrigué par la joie du gamin à l’idée de fêter un anniversaire au cimetière. Quelle idée !

 

“Dis petit, tu en sais quoi de ton aïeul ?

 

“Loulou ? ben c’était un italien dont la famille a traversé l’Italie depuis Peruggia, jusqu’à Umbertide, Airole, Roccabiliéra puis Cagnes sur Mer. Loulou c’était un italien parmi d’autres, dont les parents sont venus en France à la fin du XIXéme siècle pour le travail. Eux travaillaient la terre à Cagnes et Saint Laurent “

 

“Oui tu as raison Petit, les italiens sont venus en France à cette époque pour bosser. Il y en a eu à Pierlas qui ont construit la route et certains d’entre eux y ont laissé la vie tel un Baudino lors de l’effondrement de celle ci. Une croix en marque l’histoire”

bucheronsD’autres sont venus comme bûcherons, du côté d’Angle (Basses Alpes) et ne descendaient au village que pour la gamelle de la semaine. Ils restaient dans les bois avec un confort de fortune.

Certains sont venus travailler pour l’ONF, du côté d’Entraunes pour consolider et reboiser nos montagnes”

 

“Dis Marcel, par contre pourquoi on ne les aimait pas les italiens”

“Tu sais, on les accusait de prendre le travail des français et comme en plus ils étaient généralement ténébreux avec de beaux yeux noirs, on disait aussi qu’ils volaient nos femmes ! Mais il faut savoir que la France sortait de deux guerres et que la main d’oeuvre comme les hommes manquaient au pays. Bref, ils sont venus exécuter des tâches que personne ne pouvait réaliser en l’absence de bras. De plus , tu sais, les frontières ne cessaient de bouger. Un coup on était en France, une autre fois en Italie sans avoir bougé de sa maison. Drôle d’époque!”

 

“ Ca me rassure un peu ce que tu dis car j’en ai entendu de belles concernant leurs vies et des surnoms..tu en veux des surnoms !”

 

“Oui Pitchoun, voleurs de poules, mangiapan, ritals, mangiaspaghetti, tous ces noms ne reflétaient pas toujours la vérité même si….”

 

“Même si…QUOI ?”

 

parisien“Certainement que certains ont commis quelques larcins mais la vie de l’époque..tu sais” Regarde en 1897, un certain Anoge et un autre “Morel” furent tués par des garde-chasse du roi d’Italie pour avoir franchi la frontière au quartier du Prat après Puget-Théniers. Deux en réchappent Galléan et Ciamin. Alors tu vois les relations entre la France et l’Italie….”

 

“Bon allez prépare toi, ça va être l’heure..”

 

“Ben tiens , tu connais l’heure à laquelle je pars toi ? Je croyais que tu ne savais pas pourquoi j’étais tout endimanché. Sacré Marcel !”

 

“Si, je sais où tu vas, évidemment ! Comment crois tu que tout s’est organisé ? Ton père n’a jamais voulu entendre parler de ses racines, ta mère cherche toujours les siennes. J’ai donné un coup de main aux préparatifs puisque je parle encore la langue de Dante. Allez va rendre hommage à ton grand père né en 1917, honore ces anciens qui ont servi la France durant la seconde guerre mondiale en combattant sous nos couleurs. Ils n’ont rien volé à personne, juste fait grandir notre pays et nos enfants portent aujourd’hui leur nom, mêlant l’accent rocailleux du rital à la douceur provençale. Et si jamais tu croises un jour, une personne qui redoute le mélange des racines, dis lui que tu es le plus beau fruit que nos terres ont enfanté”

 

Le Pitchoun partit en sifflotant, heureux d’avoir réconcilié deux histoires familiales. En sortant de la maison de Marcel, il aperçut Jean, Vito di Pogetto, Vittorio de Rigaud, mais aussi Titin de Braux, Noëlla de Digne, Joseph de Barrême et bien d’autres…Bref, il n’y a que dans le regard des autres que la couleur, l’accent, la race sont des obstacles à la possibilité de vivre ensemble.

 

Ecrit par JMP